Michel I Corneille

Orléans, vers 1603 – Paris, 1664

 

Un groupe de femmes et d’enfants tournés vers la droite, vers 1660

 

Pierre noire et rehauts de craie blanche, mise au carreau à la sanguine

37,4 x 41,7 cm

 

Les débuts de Michel I Corneille sont mal connus. Sa première œuvre, datée de 1630, Esaü cédant son droit d’aînesse à Jacob témoigne, par sa minutie et par sa palette sombre, de l’influence des écoles du Nord. Deux ans plus tard, il intègre l’atelier de Vouet, et, sous l’influence du maître, sa palette s’éclaircit, son répertoire change et ses compositions gagnent en mouvement. Chez Corneille, cependant, les coloris éclatants de Vouet se font plus doux, les constructions « baroques » plus sages, la lisibilité plus grande. Cet atticisme s’affirme encore dans le Saint Paul et Saint Barnabé refusant les honneurs divins à Lystres, peint en 1644 comme May pour Notre-Dame. On doit aussi à Corneille des grands décors, sacrés et profanes, comme ceux que l’on peut voir encore à l'hôtel Amelot de Bisseuil, au château de Maisons-Laffite et à Saint-Nicolas-des-Champs. Membre fondateur de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648, Corneille y est nommé professeur en 1656, puis recteur en 1657.  

 

La contribution de Corneille à la tapisserie parisienne des années 1650 semble avoir été très importante et il faut compter l’orléanais parmi les tout premiers cartonniers parisiens, avant la fondation des Gobelins en 1662. Cinq tentures « exécutées d’après ses desseins »[1] nous sont connues, dont la tenture de Tancrède et Clorinde, composée de huit pièces tissées par le lissier Raphaël de La Planche en 1661. Ici, Corneille illustre La Jérusalem délivrée du Tasse, nouvelle Énéide qui met en scène les Chrétiens menés par Godefroy de Bouillon en terre musulmane lors de la première croisade. L’histoire n’est qu’une toile de fond à la fable et au merveilleux, la guerre des religions se doublant d'une guerra amorosa qui oppose, comme dans la tragédie, des personnages déchirés entre leur foi et leur cœur.

 

Notre dessin est une rare étude préparatoire pour la tapisserie intitulée Clorindre délivre Olindre et Sophronie. Injustement condamnés à mourir sur le bûcher pour avoir volé une image sacrée, Olindre et Sophronie sont secourus par la fière guerrière musulmane Clorinde qui va intercéder en leur faveur auprès de leur accusateur, le roi Saladin[2]. Notre étude montre le groupe de femmes et d'enfants assistant sur la droite à la scène : ils sont chrétiens car, comme leur gestuelle l'indique, ils compatissent au sort des condamnés. Si l’influence de Vouet est notable dans la manière d’animer la composition par des rehauts de craie blanche qui accrochent la lumière et sculptent les corps et dans les mouvements bouillonnants des drapés, la frise qui évoque le bas-relief, obéit à un principe de symétrie qui fait s’équilibrer les courbes et les contre-courbes des différents personnages mis sur le même plan, unis par un destin commun. Le détail des pieds aux orteils démesurément allongés est un trait propre à l’art de Corneille, que l’on retrouve dans un autre dessin préparatoire pour la même tapisserie (Munich, Bayerisch Staatsbibliothek)[3].

 


[1] A. Félibien, Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellens peintres anciens et modernes, Paris, 1688, t. II, Neuvième entretien, p. 486.

[2] Le Tasse, La Jérusalem délivrée, Chant II, v. 14-53.

[3] E. Coquery, Michel Corneille, un peintre du roi au temps de Mazarin, Paris, 2006, n°D4, p. 92, repr. p.57.