Henri Gervex

Montmartre, 1852 – Paris, 1929

 

Vue d’intérieur, étude préparatoire pour Le Retour du bal, 1879

 

Huile sur panneau

17 x 27,5 cm

Signé en bas à gauche : H. Gervex

Annoté au verso : 2ème étude de canapé pour le retour du Bal, n°139

 

Bibliographie

J.-C. Gourvennec, Henri Gervex, 1852-1929, Bordeaux, Paris et Nice, 1992-1993, cité p. 110

 

 

C’est à quinze ans qu’Henri Gervex bénéficie des conseils de Fromentin avant d’entrer dans l’atelier de Cabanel. À ce dernier maître, il doit la souplesse de son dessin, la qualité de son modelé et sa pâte superbe qui feront merveille dans ses premiers envois au Salon. Mais « c’est la représentation picturale de certains aspects neufs de la vie moderne »[1] qui le tente avant tout, comme Manet qu’il rencontre en 1876 : il va alors éclaircir sa palette et oser une touche plus enlevée. Deux ans plus tard, c’est le coup d’éclat de Rolla (Paris, musée d’Orsay) et de son nu moderne : jugé indécent, le tableau est retiré du Salon pour être exposé chez un marchand de la Chaussée-d’Antin mais Gerverx s’impose à l’attention du public. La hardiesse de sa couleur, son sens de la synthèse en font aussi un décorateur virtuose : il conçoit avec Alfred Stevens le Panorama du siècle pour l’Exposition de 1889, et se voit confier de grands décors pour l’Opéra-Comique ou l’Hôtel de Ville. Mais c’est surtout dans le portrait qu’il s’impose en maître, grâce à une écriture expressive et exacte et à une volonté affirmée « de donner à ses modèles le caractère de l’époque où ils vécurent »[2].

 

Et c’est bien un roman parisien et contemporain qu’il met à nouveau en scène, un an après le scandale de Rolla, dans son Retour de bal. Énigmatique, allusive, cette toile aujourd’hui conservée en main privée (fig. 1)[3] suscita bien des interrogations de la part de la critique[4]. On y voit, au petit matin, un homme en habit noir assis sur un canapé détacher son gant d’un geste nerveux, tandis qu’au premier plan une jeune femme en tenue de bal pleure, le bras replié dans un mouvement d’abandon. Drame intime bourgeois ou scène de jalousie dans le demi-monde ? Gervex ne nous donne pas la réponse, car ce qui importe avant tout pour le luministe, c’est l’opposition entre l’ombre et la lumière, entre le noir de l’habit d’homme et la toilette vaporeuse de la femme. L’éclairage est le même que celui de Rolla, où un conflit se joue entre la lueur mourante de la lampe et la lumière de l’aube qui filtre à travers le satin des stores. Comme l’éclairage, le cadre contemporain se doit d’être exact et Gervex a réalisé plusieurs esquisses pour le Retour de bal dont notre vue d’intérieur. Il y décrit un salon de 1879, encore marqué par le style éclectique du Second Empire, où le confort le dispute à la richesse. Les rouges du tapis et du grand rideau, les dorures de la table en bois sculpté de style Louis XIV, les formes généreuses des sièges et la profusion des étoffes, tout donne une impression de faste. L’intérieur reflète la mode des meubles capitonnés et le triomphe du goût tapissier, où les plissés des rideaux et les bouillons des stores atténuent le jour trop cru de la lumière naturelle. Que fait Gervex de tout cela ? Non pas une reconstitution simplement décorative, mais, comme le montre notre esquisse, une véritable étude de la matière où il tire parti de la cassure d’un pli, d’une ombre portée ou d’un effet de moire pour ajouter encore à la mélancolie de la scène.

 


[1] J. Bertaut, « Henri Gervex », Le Figaro, 8 juin 1929, n°159, p.1.

[2] J. Bertaut, op. cit., p. 2.

[3] J.-C. Gourvennec, op.cit., p. 110, repr.

[4] « Le Retour du Bal n'est rien qu’un petit drame intime que chacun interprète à sa façon. » écrit L. de Beaumarchez dans sa « Promenade indépendante au Salon », Le Temps, 27 mai 1879, n° 147, p. 2.