Charles Victor Guilloux

Paris, 1866 – Lormes, 1946

 

La Plaine bleutée, vers 1890

 

Huile sur carton

206 x 295 mm

Cachet de l’artiste au verso (Lugt non cité)

Collé sur une partie de la couverture de C. Pulszky, E. Radisics et E. Molinier, Chefs-d’œuvre d’orfèvrerie ayant figuré à l’exposition de Budapest, Budapest, Paris, New York et Londres, 1884-1886

 

 

Employé à la Bibliothèque nationale, autodidacte en peinture, Charles Guilloux va méditer les écrits de Delacroix, de Chevreul et de Charles Henry sur le contraste simultané des couleurs et le mélange optique des teintes et des tons, en peignant des séries d’un même paysage vu à différentes heures. Remarqué pour sa première participation au Salon des Indépendants par Roger Marx et Gustave Geffroy, qui voit en lui « un esprit amoureux des rythmes du dessin, influencé par les fluides harmonies de la couleur »[1], il est, à partir de 1892, de toutes les expositions impressionnistes et symbolistes chez Le Barc de Boutteville. La critique qui défend et théorise le mouvement symboliste - Albert Aurier, Félix Fénéon, Rémy de Gourmont - est à la fois sensible à l’harmonie des accords colorés de ce « musicien en peinture » et à la valeur expressive de son dessin calligraphique qui donne leur atmosphère de rêve à ses paysages, réduits à « des coulées d’eaux, des directions de nuées, des mouvements de feuillages »[2]. Synthétique, sa peinture touche aux arts décoratifs, et, comme Denis, Sérusier et Ranson, il participe à l’aventure du Théâtre d’Art de Paul Fort. En 1896, Le Barc de Boutteville lui consacre une exposition personnelle ; le catalogue est précédé de l’étude de Thiébault-Sisson parue dans Le Temps du 1er mars 1896 : « Un Essai de peinture scientifique. Charles Guilloux ».

 

Le chevet de Notre-Dame au crépuscule ou au soleil levant, le canal de l’Ourcq, le val d’Herblay, les bords de Seine à La Frette, la baie de Saint-Brieuc : Guilloux, après Monet[3], restreint sa peinture à quelques motifs toujours repris au gré de l’heure et la saison. Mais là où le premier note fidèlement une variation de lumière à travers une sensation, le second cherche à rendre une harmonie par l’ordonnance expressive des couleurs et des lignes, afin de suggérer au lieu de retranscrire. Le caractère expérimental de cette peinture n’enlève rien, cependant, à sa force poétique. Car ce que recherche Guilloux avant tout, c’est l’harmonie. Les titres le disent - Scherzo lunaire (1894), Andante, Calme rose – il s’agit de rendre des accords et de tendre à une unité de facture, par la pureté des tons et par la valeur d’expression des lignes, afin de suggérer au lieu de signifier. Dans ces paysages, seules demeurent «  les configurations presque réduites à un schéma géométrique du sol, de l’eau, des arbres, des nuées. L’ensemble des teintes [forme] une harmonie donnant l’exquis du rêve »[4].

 

C’est le cas dans notre Plaine bleutée. De grandes horizontales simplifient et équilibrent ici la composition : dans la partie inférieure, une campagne, rythmée par un bosquet d’arbres ; au loin, une forêt réduite à un contour silhouetté. Les lignes des nuages qui dominent et animent le paysage ont valeur d’arabesques. Les formes se dissolvent en aplats colorés pour créer une monochromie fondée sur l’accord des semblables, du vert intense au bleu pâle, qui ajoute au calme des lignes horizontales. Ainsi, Guilloux - « un petit cousin français du vieil Hiroshighé »[5] - opère une synthèse décorative entre les formes et les couleurs pour évoquer « l’heure bleue ».

 


[1] G. Geffroy, « Les Indépendants », La Vie artistique, deuxième série, 1893, p. 373.

[2] G. Geffroy, « Chez Le Barc de Boutteville, 28 novembre 1892 », La Vie artistique, deuxième série, 1893, p. 382.

[3] Ch. Saunier, « Petites Expositions, Charles Guilloux », La Revue encyclopédique, premier semestre 1896, p.235-237: « à l’exemple de Claude Monet, qui, génialement, démontra dans les Meules, dans la Cathédrale de Rouen, quels chefs-d’œuvre pouvaient naître de l’étude continue d’un même coin de nature soumis aux évanescences de l’atmosphère, M. Charles Guilloux a restreint ses observations à un petit nombre de sites. [...] Et, selon la saison, l’heure, la splendeur du ciel, sa force lumineuse, il a dit le caractère sombre, heurté, du pays celte, l’étrange illusion des arbres reflétés en un canal, le charme d’une île mirée dans le fleuve, la grandiose poésie de la Cathédrale nimbée de clarté ».

[4] A. Mellerio,  Le Mouvement idéaliste en peinture, Paris, 1896, p. 42. 

[5] R. Bouyer, « Exposition Charles Guilloux », La Chronique des arts et de la curiosité, n° 8, 23 février 1901, p. 59.