Alfred Dehodencq

Paris, 1822 – 1882

 

Étude de têtes, vers 1860

 

Plume et encre brune, lavis brun

205 x 315 mm

Signé en bas à droite : Alfred Dehodencq

Sur du papier à lettres imprimé : Vice – Consulat de France / à / Algésiras & San Roque / Algesiras, le … 185…

 

Fils d’officier, orphelin très jeune, Alfred Dehodencq a de bonne heure l’idée de sa vocation artistique. Au lycée Condorcet, il se lie d’amitié avec Théodore de Banville dont il partage les goûts littéraires. Entré dans l’atelier de Léon Cogniet à l’âge de 17 ans, il débute au Salon avec des sujets bibliques, mais c’est avec un portrait qu’il remporte sa première médaille. Son évocation des émeutes du 23 février 1848 impressionne Champfleury : « C’est un dessin étrange, brutal, qui rappelle certaines esquisses de maîtres espagnols »[1]. Blessé durant les journées de juin, il part en convalescence à Barèges, aux portes de l’Espagne. Il décide de se rendre à Madrid afin de se familiariser avec l’œuvre de Velasquez. Logé chez le peintre Madrazo conservateur du Prado, il rencontre Léon Bonnat, découvre les gitanos et assiste aux courses de taureaux qui lui inspirent le Combat de novillos, exposé au Salon de 1850 (Pau, musée des Beaux-Arts). Protégé par le duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe, il visite Grenade, Séville, Cadix et, de là, passe en Afrique. Désormais, il multiplie les excursions à Tanger, consacrant l’essentiel de sa production à des sujets marocains. A l’Exposition universelle de 1855, son Concert juif chez le caïd est loué par Théophile Gautier qui voit en lui l’un des précurseurs du naturalisme, soulignant « son étonnante aptitude ethnographique, ce sentiment profond des races »[2]. Rentré en France, à partir de 1863, il continue à exposer des scènes orientalistes mais s’intéresse également à des sujets d’actualité comme Le Départ des mobiles en 1870 (Pau, musée des Beaux-Arts). Défendu par le critique Zacharie Astruc, admiré par Carolus-Duran, Dehodencq connaît pourtant une fin de vie difficile, attristée par la perte de sa fille Marie en 1876. Son vieil ami Théodore de Banville prononce son éloge funèbre, tandis que son fils Edmond réalise le buste qui orne sa tombe au cimetière du Père-Lachaise.

 

Exécuté sur une feuille de papier à lettre du vice-consulat de France à Algésiras, une petite ville située en face de Gibraltar en Andalousie, notre dessin est clairement datable du séjour espagnole de Dehodencq (1853-1863). Bien que fixé alors à Cadix, où il fonde une famille, Dehodencq visite le sud de l’Espagne et séjourne également longtemps à Tanger, vivant seul dans la casbah où il peut se consacrer entièrement à son art. Séduit par le pays et la population, il écrit à sa femme : « Je vais faire des études de mer, peindre des Juifs et des Juives, et des Maures et des Mauresques ! »[3]. Il travaille alors à ses compositions les plus ambitieuses, mettant en scène des « tableaux de mœurs » de la vie marocaines : Le Conteur marocain (1858), L’Exécution de la juive (1860), Noce de nuit à Tanger (1862). C’est au cours de ses promenades au milieu de la foule marocaine qu’il trouve ses modèles et exécute des feuilles comme la nôtre. La figure la plus importante, ici, un jeune homme au bonnet, est probablement une étude d’après un jeune juif à la tête couverte. A ses côtés, un personnage plus âgé à la tête couverte d’une capuche pourrait être un arabe revêtu d’un burnous. Le reste de la feuille est consacré à des personnages moins exotiques. On remarque un charmant portrait de jeune femme, assise, les mains croisées sur un livre, avec une reprise des mains tenant un livre sur le côté droit : il pourrait s’agir de Maria-Amelia Calderon, la beauté espagnole que Dehodencq épouse en 1857. A gauche, un homme aux favoris fournis regarde fixement le spectateur ; sur la gauche, deux reprises de son bras gauche, allongé ou appuyé sur la joue. Il ne semble pas s’agir d’un autoportrait mais plus probablement du portrait d’un européen séjournant à Tanger ou d’un espagnol. Notre feuille, avec ses différents croquis, permet donc d’évoquer aussi bien le goût de l’artiste pour les scènes de la vie marocaine que l’art du portrait dans lequel il excellera toute sa vie.

 


[1] Champfleury, Œuvres posthumes. Salons, cité par G. Séailles, Alfred Dehodencq, l’homme et l’artiste, Paris, 1910, p. XIV.

[2] Cité par G. Séailles, op. cit., p. 117.

[3] Correspondance de Dehodencq, Cadix, 17 mai 1853, cité par G. Séailles, op. cit., p. 86.