Eugenio Lucas Velazquez

Madrid, 1817-1870

 

Majas à la corrida ou La Loge, vers 1850

 

Huile sur toile

35,5 x 25,5 cm

 

Oublié en son temps, Goya fut redécouvert par la génération romantique qui fit de lui son maître, pour son pittoresque, sa puissance dramatique et la force expressive d’une touche exceptionnellement libre. Eugenio Lucas fut de ceux-là qu’on appela « goyesques ». Né à Madrid, il se forme certainement à l’Académie de San Fernando où il expose en 1841 deux «caprices» et deux scènes de genre, tout en étudiant au Prado les grands maîtres anciens : son admiration pour le peintre des Ménines lui vaut que Velázquez soit accolé à son nom. Il participe aussi à la réalisation de grands décors à fresque, dont la tradition reste vivante en Espagne: en 1850, il réalise ainsi, avec le français Filastre, le décor du théâtre royal de Madrid (disparu), puis répond à une commande privée pour le palais du marquis de Salamanca. Peintre de genre à succès, il mène également une carrière officielle, nommé pintor de cámara en 1851. Son œuvre, comme celle de Goya, montre deux versants : un versant clair qui met en scène les types populaires de la maja, du soldat, du gitan ou du picador (Jeu de cape dans un village, 1861, collection particulière), et un versant sombre, venu des «peintures noires» de la Quinta del Sordo, qu’il est par ailleurs chargé d’estimer en 1855: là, sous des éclairages ténébristes et d’un pinceau rapide apte à fixer des visions, il montre les contrebandiers, les condamnés de l’Inquisition ou les sorcières des sabbats. A Paris en 1844 et en 1855 pour l’Exposition internationale, sa manière espagnole, alors en vogue, lui vaut la critique enthousiaste de Théophile Gautier et d’Edmond About. Paysagiste influencé par l’art de Pérez Villaamil, son beau-frère, il aime la monumentalité nue des pierres, des ruines et des monts, en Espagne ou en Orient, qu’il découvre lors d’un voyage au Maroc en 1859. Ses études au lavis et à l’encre, dessins tachistes, brèves impressions fixées qui s’éloignent de toute narration, sont sans doute la part la plus neuve de son œuvre.

 

Le thème des femmes au balcon est ancien en Espagne et vient de Murillo (Deux femmes à la fenêtre, Washington, National Gallery of Art). Goya va le reprendre magistralement avec sa Maja et la Célestine (collection particulière) et ses Majas au balcon (collection particulière)[1]. Manet, qui, à Madrid en 1865, rencontre Lucas, l’évoquera encore dans son Balcon (Paris, Musée d’Orsay). Venu de l’imagerie populaire, ce thème permet en même temps un savant jeu de miroirs, comme le cadre de la fenêtre est tableau dans le tableau: le spectateur assiste au spectacle des majas qui assistent à un spectacle, et qui, elles-mêmes, se donnent en spectacle depuis leur loge. Scène souvent galante où tout se joue sur deux plans. Dans la lumière, des femmes qui s’exposent aux regards ; dans l’ombre et en retrait, des hommes : et des couples se forment. Lucas Velázquez, qui a donné plusieurs versions de ce thème, dont El Palco conservé au Prado[2], proche de notre œuvre, reprend ici la typologie traditionnelle qui convient à sa manière riche et vive, pour peindre les majas sous leurs mantilles et les majos drapés dans leurs capes et sous leur sombreros. A la chaude harmonie du coloris pour les portraits des femmes s’oppose le clair-obscur du fond qui dérobe aux regards les hommes et leurs échanges secrets, silhouettes pittoresques rapidement brossées, tandis qu’une pâte onctueuse et vibrante, dans la lumière du premier plan, donne l’illusion des chairs, des soies, des dentelles et des fleurs, qu’on jettera aux toreros.

 


[1] P. Gassier et J. Wilson, Vie et œuvre de Francisco Goya, Fribourg, 1970, n°958-960, p. 266; M. Mena (dir.), Goya en tiempos de guerra, Madrid, 2008, p. 248-251.

[2] J. M. Arnaiz, Eugenio Lucas, su vida y su obra, Madrid, 1981, n°91-92, 247-255, 417, 468, 470 et 478, p. 336, 420-424, 518, 554, 556 et 560.